Lecture : « Vita Nostra » (Les Métamorphoses : tome 1) de Marina et Sergueï Diatchenko

« Vivre, c’est être vulnérable. Aimer, c’est avoir peur. »

La métamorphose comme construction de soi, le passage parfois douloureux de l’adolescence à l’âge adulte, la difficulté de s’épanouir sans se détruire, métaphysique du verbe, Vita Nostra est un magnifique roman d’apprentissage sur fond de magie et de fantastique discrets – à l’opposé donc, de Harry Potter auquel je l’ai vu comparé. En effet, la magie est beaucoup moins clinquante que dans la célèbre série susnommée, mais elle n’est pas moins présente, mais plus intérieure, plus discrète. Premier coup de coeur de 2020.

Marina et Sergueï Diatchenko, couple phare des littératures slaves contemporaines de l’imaginaire, ont une production énorme trop peu connue dans le monde francophone mais, avec la traduction du cycle des Métamorphoses par Denis Savine (une trilogie thématique sans réel lien scénaristique entre les différents tomes, de ce que j’ai compris, mais une série de romans ayant pour sujet philosophique principal la métamorphose), j’ose espérer qu’un plus grand nombre de leurs titres passera chez nous.

Le récit s’ouvre sur des pages très réalistes : Alexandra « Sacha » Samokhina (avertissement aux non-amateur de lettres russes : les surnoms sont souvent présents et si on n’a pas l’habitude il faut parfois se concentrer pour comprendre quel surnom correspond à quel personnage) est en vacances d’été dans une station balnéaire au bord de la Mer Noire avec sa mère. Un jour que Sacha est dans la file d’un magasin, elle fait la rencontre d’un homme étrange, qui porte constamment des lunettes noires aux verres fumés. Son nom : Farit Kojennikov. Il sera son tuteur à l’Institut des Technologies spéciales de Torpa, petite ville de province où Sacha va passer ses études supérieures. Manipulant la temporalité des journées de Sacha, la forçant à faire un exercice absurde – très tôt le matin, toujours à la même heure, aller nager jusqu’à la bouée et retour – qui déterminera si elle est éligible au recrutement ou non dans cette école étrange. Suite à cela, après moult délibérations avec sa mère et le nouveau compagnon de sa mère – situation typique de l’adulescence où on aimerait décider par soi-même mais les adultes sont toujours là pour tenter de nous diriger, surtout s’iels sont persuadés que nous sommes sur des rails vers telle ou telle institution – Sacha, qui sait qu’elle doit se rendre à Torpa et pas ailleurs, qu’elle n’en a pas le choix, va donc y atterrir.

Sacha se sentit chassée du monde normal vers un autre, irréel. (p. 28)

A quoi bon tout cela ?
Le monde n’était pas fait comme elle l’avait toujours imaginé. La connexion visible entre les événements – la causalité, le hasard, les accidents et le quotidien – n’était qu’un paravent pour une autre réalité, invisible et inexplicable. Si l’homme aux lunettes noires existait réellement – et il existait réellement – et s’il tenait entre ses mains les rêves, la réalité, et qu’il commandait aux événements… pourquoi alors aller étudier et chercher à intégrer un institut quelconque si, en un instant, tout pouvait disparaître, se briser, pour la simple raison que son réveil n’avait pas sonné ?… (p. 46)

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? demanda Farit d’un ton las. Tu en as tant besoin que ça, de cette université ? Non. Mille fois non. Est-ce que tu apprécies de vivre dans le minuscule deux-pièces avec les jeunes mariés ? Est-ce que tu apprécies ton nouveau statut de belle-fille ? Non, Sacha. Malgré ça, tu t’obstines à rester sur les sentiers battus. Ne veux-tu donc rien changer ? (p. 61)

Première prise de conscience de Sacha qu’il y a un monde par-delà le monde, première intuition inconsciente probablement de ce qu’elle va apprendre à explorer dans ses études à Torpa. Première prise de conscience aussi de la fin du monde plus ou moins paisible et heureux de son adolescence, seule avec sa mère qui s’est mariée avec un homme rencontré à la mer. D’ailleurs, plus le roman va avancer, plus le souvenir des premières pages, de l’innocence paisible des vacances à la mer, va paraître lointain… « Les souvenirs sont des projections d’événements ; qu’ils soient réels ou imaginaires n’a aucune importance. » (p. 488). Vont donc s’enchaîner à Torpa une série d’anecdotes comme dans un roman de campus (les histoires de cœur entre les filles et les garçons, la promiscuité de l’internat, admiration et jalousie entre condisciples, conflits entre étudiants, entre étudiants et professeurs, etc.) avec cependant une touche d’étrange par-ci par-là : les étudiants de deuxième et troisième années ont des comportements étranges, les exercices donnés pour le cours de « spécialité » sont incompréhensibles, tant par leur marche à suivre que leur éventuel but. Sacha et ses camarades vont longuement se faire martyriser par le Pr. Portnov, jusqu’à ce que Sacha commence à comprendre et surtout ressentir le résultat de ces exercices : des changements s’opèrent petit à petit en elle…

Entre deux, on a une première clé de lecture qui transparaît à travers les premiers cours magistraux que donnera le Pr. Portnov : une interprétation intéressante de la théorie platonicienne des idées qui donne sa dimension philosophique au roman – et peut-être à la trilogie toute entière.

Vous êtes aveugles. Vos regards sont plongés dans les ténèbres. […] Le monde tel que vous le voyez n’existe pas. Quant à l’image que vous vous en faites, n’en parlons pas. Certaines choses vous paraissent évidentes et acquises, pourtant elles n’existent pas.
– Vous non plus, vous n’existez pas ? demanda Sacha malgré elle. Vous n’êtes pas réel ? […]
-J’existe, dit-il avec sérieux. Mais je ne suis pas ce que vous croyez. (p. 103)

La formulation « le monde tel que vous le voyez n’existe pas » est très forte, mais elle est à prendre dans le sens, à mon avis, que ce monde existe à un degré de réalité moindre, et que les cours de Torpa visent à l’élévation vers des degrés plus élevés de réalité – d’où l’image de l’envol prise littéralement dans la métamorphose de Sacha, et les autres notions toutes platoniciennes de projections et d’eidos. Le fait qu’un précédent roman des Diatchenko s’intitule La caverne me laisse entendre que l’ombre de Platon plane beaucoup sur leur oeuvre de manière générale.

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Le grand philosophe Platon a sûrement influencé à plus d’un degré l’univers imaginaire des Diatchenko

Concernant donc la métamorphose de Sacha, son mûrissement trop rapide, une phrase revient souvent, formulée différemment d’une fois à l’autre :

Tu ne te ressembles même plus, disait Yegor doucement. (p. 288)

Le texte lui-même donne parfois l’impression de se métamorphoser, en ceci que rien n’a changé en apparence, mais qu’il y a eu, par certaines ruptures de paragraphes ou de phrases, un changement fondamental de la réalité. Il y a aussi une dimension méta-textuelle dans le fait que les étudiants de Torpa deviennent des mots ou des verbes – sont du moins défini.e.s comme tel.le.s – à mesure qu’ils avancent dans leur cursus. Ainsi, Sacha va lire, dans un de ses cahiers d’exercices, un paragraphe cité qui va apparaître tel quel quelques pages plus tard, « fragment d’un avenir probable » (p. 395).

Le monde est un texte, dit Kojennikov en verifiant l’interrupteur de la salle de bains. Les hommes et les femmes qui s’y trouvent sont des mots… (p. 396)

ça ne t’est jamais venu à l’esprit que nous vivons à l’intérieur d’un texte ? (p. 418)

On peut y voir une interprétation du monde comme manifestation d’une Parole, d’un Verbe qui se trouvait au commencement. Mais peut-être que l’objectif d’un cursus à Torpa est que les étudiants prennent conscience qu’ils sont des personnages de roman, des êtres de papier et de mots tels que Barthes les définissait, des « structures informationnelles complexes ». Le quatrième mur est en tout cas bien malmené par cette direction que prend le récit. La deuxième partie du livre (surtout vers la fin, après plusieurs incidents de métamorphose dus à l’avidité de Sacha d’apprendre) met ainsi en place un système de magie par les mots, l’art de la Parole que les étudiants devront apprendre en troisième année, après avoir déconstruit petit à petit leur personnalité avec les modules d’exercices et sous la houlette sévère des professeurs (au début de la deuxième partie Sacha n’a plus qu’un rapport purement sensoriel avec le monde qui l’entoure), avant de constituer leur nature de mot qui leur permettra d’exercer la forme de magie qui semble régir l’univers de Vita Nostra : manipuler les mots afin de modeler la réalité, et ce de manière métafictionnelle puisque le texte lui-même se métamorphose à mesure qu’il est manipulé.

Le verbe est le commandement de faire. C’est de la volonté à l’état pur. L’impulsion. Un concentré d’action. Le verbe peut sortir un nom du néant ou il peut l’y renvoyer d’une seule injonction. Tous les verbes que j’ai connus étaient égocentriques, narcissiques et visaient le succès… la création à tout prix. (p. 487)

Cette réflexion sur la magie des mots, la lente métamorphose opérée par la lecture répétée de textes et par la répétition, n’est-ce pas là le centre du livre ? La façon dont un texte lu, relu, ruminé, digéré, rerelu, etc., nous transforme profondément, parfois sans qu’on le remarque, puis le pouvoir de changer le monde par la magie des Mots en devenant écrivain.e à force de digérer lesdits Mots agencés différemment d’un texte à l’autre, c’est peut-être cela dont parle Vita Nostra, mettant cette magie d’apparence ordinaire mais extrêmement puissante (combien de fois Sacha a-t-elle souhaitée que ses premières rencontres avec Kojennikov soient un rêve, et ces souhaits ont été exaucés par la magie de l’écriture ?) au service d’une histoire qui décolle peu à peu vers le merveilleux pour aussi rendre une magnifique métaphore du passage à l’âge adulte comme métamorphose mais aussi comme renaissance : celle du papillon ou de la cigale (encore Platon) qui sort de sa chrysalide…

Référence

Marina & Sergueï Diatchenko, Vita Nostra (Les métamorphoses tome 1), L’Atalante, 2019, traduit du russe par Denis E. Savine, 525p.

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Les Diatchenko et leur assistant !

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